À 70 ans, la flamme du jazz est toujours bien vivante chez Vic Vogel.
Un homme et son piano
Monstre sacré du jazz, Vic Vogel a joué avec les plus grands. De Piaf à Gillespie en passant par Offenbach, Jerry Mulligan et Miles Davis, son vieux Steinway lui a offert des rencontres exceptionnelles. Aux antipodes de l'univers des musiques préfabriquées, ce dernier des Mohicans a déménagé son piano en studio pour une séance d'enregistrement non-stop comme il les aime. Une prise, un disque : Je joue mon piano. Chapeau l'artiste !
C'est au Elsie's, bar emblématique du Mile-End, au coin de la rue où il est né et a grandi, que le jazzman nous a donné rendez-vous. Habitué des lieux, son visage orne une des tables de bois peintes à l'effigie des nombreux artistes qui en ont fait leur point de chute.
Depuis une dizaine d'années, le pianiste aux origines hongroises a quitté le quartier pour emménager près du marché Jean-Talon, où il aime flâner et faire ses emplettes. «J'aime la cuisine. En attendant de jouer, dans les boîtes, je me tenais souvent dans les cuisines, avec les chefs. D'ailleurs, la plupart d'entre eux sont des amateurs de musique», raconte-t-il.
C'est sur son instrument fétiche, acheté à l'âge de 16 ans avec 1 800 $ empruntés au clan Cotroni, qu'il a enregistré son dernier album, le 6 février 2006, au studio La Majeure. Quatorze pièces inédites sélectionnées parmi 31 plages enregistrées live. «Tant que mes doigts vont marcher, je veux utiliser mon piano», déclare-t-il. La vieille bécane a encore du cœur au ventre, et l'artiste y est attaché comme à une fidèle maîtresse.
L'essence du jazz
Loin des synthétiseurs et autres artifices technologiques, Vic Vogel s'attache à cultiver l'essence du jazz, une démarche qui relève de la spontanéité et de l'authenticité. «On n'est pas des robots, dit-il Une pièce de quatre minutes ne devrait pas prendre plus de quatre minutes à enregistrer.»
Fidèle à ses gens comme à son instrument, il s'est entouré des solistes du Jazz Big Band, l'ensemble qu'il a créé il y a plus de 30 ans et que l'on s'arrache aujourd'hui. Chaque musicien avait quinze minutes pour réaliser deux interprétations d’une musique choisie, soit 17 autres plages qui se retrouvent sur 1+1=2, CD sorti en novembre dernier. «Huit musiciens, quinze minutes, c'est ça le jazz !», lance l'artiste.
Et il s'y connaît. C'est une passion et une fréquentation assidue de plus de 60 ans qui le lient à la musique. Le jeune Vic découvre le piano à l'âge de cinq ans. Fasciné par l'instrument, il développe une véritable obsession pour la musique, allant jusqu'à diriger un orchestre imaginaire pendant les émissions de jazz à la radio de Radio-Canada.
Un jour, le rêve deviendra réalité. Ce musicien nourri au biberon des Teddy Wilson, Erroll Garner, Oscar Peterson et Duke Ellington sera invité comme soliste sur les ondes de la chaîne nationale, où il collaborera comme arrangeur et chef d'orchestre à de nombreuses émissions de radio et de télé.
Les années folles
Avec les années 50, Montréal entre dans des années folles où la fête est à l'honneur. «Le jazz, c'était la musique pop de son temps. Il y avait plus de 1200 boîtes et chacune avait son orchestre», évoque le pianiste-tromboniste. Il a alors 16 ans et les clubs de nuit sont à la fois son terrain de jeu et son école.
Durant cette période, il côtoie les plus grands, de Chucho Valdés à Jerry Mulligan, en passant par Dizzy Gillespie, Paul Anka, Sammy Davies Jr. et Jerry Lewis. Quand les stars européennes sont de passage, c'est lui qui les accompagne. Il dirige ainsi l'orchestre de Michel Legrand. À 17 ans, il accompagne la môme Piaf de passage au Casino Bellevue. Il a encore le briquet Dupont en or 22 carats offert par la grande dame à ses musiciens. Il joue aussi pour Barbara, Léo Ferré, Michel Simon.
En 1976, il reçoit un album platine pour sa partition musicale, jouée sous sa direction, lors des cérémonies des Jeux olympiques de Montréal.
Le livret qui accompagne le disque regorge d'anecdotes et de photos :Vic et Jacques Normand au Pôle Nord, la rencontre avec Gerry Boulet, les pratiques du lundi soir du Jazz Big Band, Vic et Jean-Paul Riopelle à Sainte-Marguerite, le cigare fumé avec René Angélil dans les cuisines de Chez Schwartz.
Transmettre son héritage
Le disque est accompagné de deux DVD : l'un contient l’enregistrement intégral des 14 plages de Je joue mon piano et 12 plages de 1+1=2! . L'autre comprend le film documentaire L’homme de cuivre de Rénald Bellemare, présenté en première mondiale aux 25e Rendez-vous du cinéma québécois, le 17 février dernier. Le film prendra l’affiche à Montréal durant la période du Festival de Jazz, en juin prochain.
Depuis quelques années, Vic Vogel se consacre surtout à des projets pour petits ensembles, pour piano solo ainsi que pour son orchestre. Il assure également la direction musicale de Swinging Europe, un ensemble européen de jazz composé de jeunes de différents pays. Une manière de transmettre son imposant héritage musical à la nouvelle génération.
Tous les lundis soirs, avec son band, il se produit dans un petit bar montréalais dont il tait jalousement le nom. Des soirées privées réservées à un cercle restreint de vrais amateurs. «Peu d'endroits sont véritablement dédiés au jazz, à Montréal. Le musicien est trop souvent réduit à un rôle d'ambiance sonore», déplore l'artiste. Et la musique tapisserie, très peu pour lui.
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Jacques Pharand)