D'aventures en aventures
Comme vous l'avez probablement constaté, mes chroniques bordelaises ont pris fin abruptement, en presque tout début de périple.
Que d'aventures pendant ces deux semaines dans la région de Bordeaux !
Chronologie d’anecdotes bordelaises qui, fidèles lectrices et lecteurs, sauront je le souhaite vivement me faire pardonner cet abandon, bien involontaire.
Mercredi 2 avril 2008, 20h30
Dîner dans une sympatique taverne de Bordeaux, accompagné de quelques copains journalistes — et d’une jeune sommelière coréenne sur laquelle tous les yeux mâles présents en cette salle sont rivés, exceptionnelle beauté asiatique oblige. J’avoue, je l’aurais volontier épousé sur les champs si elle avait été en mesure de prononcer plus de trois mots en anglais.
L’alcool nous rapproche, mais cette barrière de langage évidemment nous sépare. Mais me dis-je, une fois à demi-nus sur la banquette arrière de ma Punto de location (ah le salaud !), on s’en balance de la langue (celle que l’on utilise pour communiquer verbalement, s’entend). Je réfléchis... fantasme... qu’est-ce qu’une jolie femme qui plus est d’un exotisme fou peut avoir comme effet sur l’Homme aviné. Inspiration... expiration... grand verre d’eau... puis un second. Je retrouve un tant soit peu mes esprits. Devant l’évidence, j’abdique. Oublions sushi frais et bien vivant, Adieu « Ma petite japonaise » dixit René Simard. Le destin, vous savez...
Nous sortons de table plutôt joyeux — lire très pompette. Sage que je suis malgré mon état d’ivresse avancée, je laisse ma voiture garée tout près de la Place de la Bourse, souhaitant me souvenir de son emplacement lorsque je viendrai la récupérer le lendemain matin.
Lendemain matin, en moins de deux, je retrouve mon véhicule. J’ai comme un GPS collé au cul. Fierté toute mâle j’vous dis !
M’avance un peu. Non, non et re-non ! Éclats de verre dispersés çà et là sur la chaussée. On a pillé ma voiture.
J’ouvre le coffre arrière. Mille million de mille sabords ! Disparus quelques effets personnels, deux ou trois bouteilles de vin mais surtout, bye bye ordinateur portable sur lequel était gravée ma vie entière : photos de famille, agenda et contacts entre autres choses, ainsi que quelques papiers que je devais envoyer à mon éditrice pour publication le jour même.
Poisson d’avril ? C’était la veille. Suis-je encore ivre ? Non, c’est bien réel.
Au secour ! On appelle les gendarmes. Une heure d’attente, viendront jamais.
Que diront mes fidèles lecteurs québécois qui attendent avec impatience mes chroniques bordelaises ?
Je suis à Bordeaux pour le boulot, en mission quoi. Me faut donc rapidement un nouvel ordinateur.
Je demande aux passants où je peux trouver une boutique Apple.
— Vous dites ?
— Boutique Apple, elle est où svp ?
— Désolé, connais pas.
— Madame, vous savez où se trouve la boutique Apple, là où l’on vend des ordinateurs portables MAC ?
On m’ignore.
— Monsieur, svp, je cherche la boutique Apple à Bordeaux, vous pouvez m’y guider ?
— Appèle quoi ?
— Ordinateur, vous savez ? PC, HP, Dell, Apple, MAC, tabarnac...
— Ah ! Vous parlez du Appule Steure ?
Shopping. Parking. Pressing. Fallait y penser. Maintenant, le Appule Steure, ouais. Le français en France, savez...
— Oui, c’est ça, le Appule Steure, il est où svp ?
— Voyons voir. Vous prenez la rue machin truc à gauche, vous continuez tout droit. Devant la fontaine, vous prenez la droite puis tout de suite à gauche. À l’intersection du trame, petite rue en pente, vous y verrez la boulangerie. Tournez à gauche et le Appule Steure est à moins de 200 mètres.
— Merci Monsieur.
Je prendrai finalement la droite plutôt que la gauche et la gauche plutôt que la droite. Jamais je ne trouverai ladite fontaine. Je verrai de nombreux trames, mais sans rue en pente. Les 200 mètres se transformeront en plusieurs kilomètres. Je zigzagerai pendant plus de deux heures sans jamais trouver ledit Apple Store.
Y’a-t-il pire qu’un français pour vous donner des indications précises ? Oui, un québécois. Mais ça, c’est une autre histoire.
J’aboutirai plutôt à la FNAC (FNAC étant une sorte de Future Shop français... mais ça veut dire quoi FNAC ? Saurai jamais).
— Un MacBook noir svp.
— Y’en a plus Monsieur, rupture de stock, désolé, la semaine prochaine.
— Un blanc ?
— Rupture de stock aussi Monsieur.
— MacBook Pro alors.
— Ah, ça oui. Écran 15 ou 17 pouces Monsieur ? Combien de mémoire ? Clavier français ou anglais.
On s’en fout. J’veux un MAC, un point c’est tout !
— Je reviens de suite Monsieur.
Tam dilididam dilididé... dilididam dilididam dilididé...
— Passons à la caisse si vous le voulez bien Monsieur.
Si je le veux bien ? Et si je dis non ? Mais oui, je le veux, quelle question ! Aller Hop !
— 2145 Euros svp Monsieur.
— Paiement Visa. Voici ma carte.
— Désolé Monsieur, la transaction est refusée.
— Erreur. Réessayez svp.
— Même chose Monsieur. Vous pouvez payer cash si vous le désirez Monsieur.
Pas de cash et lâche-moi le Monsieur.
— Prise 3. Réessayons Visa svp, les fonds y sont, je vous assure.
— Transaction refusée Monsieur.
Contacte mon institution banquaire au Québec. De Bordeaux, 4,00$ la minute.
« Votre appel est important pour nous. Veuillez demeurer en ligne, un agent vous répondra sous peu ».
« Votre appel est important pour nous. Veuillez demeurer en ligne, un agent vous répondra sous peu ».
« Votre appel est important pour nous. Veuillez demeurer en ligne, un agent vous répondra sous peu ».
On me répond enfin après 45 minutes d’attente (éventuelle facture de téléphone portable de plus de 200,00$ que pour cet appel !!). Bien sûr... mon appel est important pour vous, l’évidence même !
— Votre nom ?
— Votre date de naissance ?
— Le nom de jeune fille de votre mère ?
— Votre mot de passe ?
— Merci Monsieur Hébert. Comment puis-je vous aider aujourd’hui.
J’explique la situation.
— Laissez-moi Monsieur Hébert procéder à une vérification à votre compte.
— Monsieur Hébert, mon écran indique qu’une agence de location de voiture à Bordeaux a bloqué la somme de 800 Euros comme dépôt de sûreté.
— Quoi ? Pardon ? Non !!
J’explique une fois de plus la situation. Suis dans le pétrin, augmentons simplement ma limite de crédit. Simple.
— Aucun problème Monsieur Hébert. Nous devons suivre les procédures habituelles et cela prendra de 48 à 72 heures. Dès lors, les fonds seront disponibles.
— Peux pas attendre Madame, engagements professionnels, savez.
— Désolé Monsieur Hébert, ce sont les procédures.
— En cas d’urgence, vous pouvez sûrement accélérer le processus non ?
— Désolé Monsieur Hébert, ce sont les procédures.
Fin de la discussion.
Fin de mes chroniques bordelaises.
Note toute spéciale à l'abruti qui a en sa possession mon ordinateur : sale con !
Dépourvu d’un ordinateur afin de pouvoir dûment travailler et alimenter mes chroniques bordelaises tel que prévu, mon périple se terminera par de chaleureuses visites de châteaux, de conviviales rencontres et de quelques jours en campagne sauternaise. Besoin vital après cette petite merde qui portera ombrage à ce qui était jusque-là un périple qui frôlait la perfection.
Fin de voyage zen croyais-je…
Jeudi 3 avril 2008, 23h35.
Départ de Pauillac vers Sauternes.
De retour d’un dîner gargentuseque, barrage routier par la gendarmerie à Blanquefort.
Politesses d’usage — nous sommes en France.
— Bonsoir Monsieur l’agent.
— Vous êtes d’où avec cet accent ?
— Accent, moi ? Pas moi qui ai un accent Monsieur, c’est vous ! dis-je à la blague.
Dans l’un de ses numéros durant lequel il nous entretenait sur les relations amoureuses, Patrick Huard y allait de ce judicieux conseil : « farme ta yeule ! ». Conseil d’ami : on fait de même avec les gendarmes français.
— Veuillez sortir de votre véhicule. Papiers svp.
— Voilà Monsieur.
5 minutes passent... et 10... et 15... je fais les 100 pas...
— Vous arrivez d’où ?
— D’ici et là Monsieur.
— Pourquoi votre voiture de location est-elle immatriculée en Italie ?
— Italie ? Aucune idée Monsieur le Gendarme, vous me l’apprenez. Je l’ai pourtant louée à Bordeaux.
— Vous faites quoi en France ?
— Suis journaliste Monsieur, je fais dans le vin. Voici mon badge Presse.
Vin... alcool... Loi Evin... ivresse au volant... Cocktail explosif. Presto ! Contrôle à l'alcootest. Légère panique ! Je sors de table où quelques grandes fioles ont été ouvertes. Taux d’alcool toléré en territoire français : 0.5mg/ml. L’extraordinaire Château Lynche-Bages 1990 bu chez le grand chef multi-étoilé Michelin, Thierry Marx, vin qui accompagnait un pigeonneau qui frôlait la perfection, a soudainement un petit arrière-goût disons amer...
Alcootest donc. Je souffle... resouffle et m’essoufle à resouffler dans le bidule.
Je me vois déjà tôlard, croupissant dans une prison française jusqu’à mon dernier souffle. Maman !!
Après 15 minutes d’une attente insupportable, on m’apprend que je suis sobre. Dieu merci ! Mais savais déjà.
Reste à régler cette embrouille de passeport canadien lié à cet accent de québécois au volant d’une voiture que l’on suppose louée en Italie mais bel et bien récupérée sur Bordeaux.
On me demande mon agenda précis depuis mon arrivée au pays. Sans répliquer, j’en remets copie au gendarme.
Encore les 100 pas. Je grelotte, y fait frette dans le Médoc. Je me les gèle.
12h45. Nuit de sommeil qui s’annonce courte.
— Veuillez svp réintégrer votre véhicule Monsieur pendant que nous procédons à quelques vérifications.
J’e m’asseois, ouvre le poste radio. Non ! Le comble. Isabelle Boulay qui chante Le saule. Drôle de hasard…
À tue-tête, j’accompagne Isabelle... « Toutes le bulles de champagne de France... ».
Soudain mal du pays, ma cabane au Canada terriblement me manque. Isabelle, tu me fais du bien. Québec, je me souviens.
On cogne à la fenêtre de ma portière.
— Monsieur, voici vos papiers. Tout est en règle. Désolé de ce contretemps.
Ouin, c’est ça.
— Avant que vous ne quittiez Monsieur, puisque vous êtes expert en vins. Je reçois des copains à dîner demain soir. Je leur servirai un cassoulet. Z’auriez pas une suggestion de vin pour l’accompagner ?
Oh, que si mon vieux !
Je lui remets une bouteille que j‘avais apportée avec moi, blague éventuelle à des amis producteurs.
— Harfang des neiges en rouge, vous connaissez ? Excellent rapport qualité-prix, vin québecois extraordinaire ! Vous en garderez un fort bon souvenir. Buvez un verre à ma santé Monsieur l’agent !
La revanche est douce au cœur de l’Indien dit-on...
Mardi 8 avril 2008, 7h25.
Départ de Sauternes vers Pauillac. Rendez-vous au Château Latour à 9h00.
8h15. Paf ! Crevaison côté conducteur en pleine heure de pointe sur le pont d’Aquitaine à Bordeaux sur lequel il n’y a — non !? — aucune voie d'accotement.
Zut de zut ! Très mal vu d’être en retard pour une rencontre avec le directeur d’un Premier cru classé de Bordeaux. Qui plus est, il pleut. Mon jour de chance !
Bah ! Il n’est que 8h15, faisons vite, ça ira.
Je sors de ma voiture. Ah douce brise de la Gironde qui caresse mon visage, magique et appaisante malgré ce brouhaha routier ! Vroum et re-vroum ! Non, s’agit plutôt des rétroviseurs des voitures qui passent à quelques centimètres de mes bijoux de famille auxquels vous comprendrez je tiens énormément.
Comment changer un pneu alors que la voie trop étroite ne laisse aucun espace pour effectuer le boulot, même au plus maigrelet des hommes ? Allons-y tout de même ! Non. Impossible. Si je me penche un tant soit peu pour déboulonner ledit pneu, c’est soit un train routier ou une bagnole que je prends dans la gueule. Choisis ta mort mon pote ! Balancé dans la Gironde sous l’impact d’une Peugeot 607 Feline — la grande classe ! — ou écrabouillé comme un sale pigeon sous les roues d’un dix-huit roues. Contre vents et marées, je me lance car un jour ou l’autre, faut bien crever. Et avouons que ce serait tout de même chouette que mes héritiers puissent faire pélerinage annuel devant une plaque commémorative fixée à la structure du pont d’Aquitaine, truc du genre — Maestro, harpe s’il vous plait : « Ici mourut le huit avril deux mille huit pour la noble cause des vins bordelais, Stéphane Hébert, journaliste québécois de renomée mondiale ».
Bon, reviens sur terre mon vieux, faut faire bouffer femme et enfant qui t’attendent à la maison.
« Je reviendrai à Montréal, dans un grand Boeing bleu de mer... ».
Je me remets au boulot et déboulonne un tour à la fois entre le passage de deux véhicules qui circulent à vitesse folle. Ça décoiffe j’vous dis !
Je bloquerai ainsi la circulation pendant plus de 90 minutes. Jamais ne me suis-je autant fait engueuler. Connard ! Enculé et autres injures d’usage. Mais M’Sieur, c’est pas moi qui l’ai dégonflé mon — injure à la québécoise, au choix — de pneu ! J’aurais du en pleurer. J’ai plutôt rigolé car, avouons-le sans mépris aucun, les invectives à la française, pas très viril !
Direction Château Latour sur les chapeaux de roues, transi par la pluie et le froid, où l’on m’accueillera chaleureusement malgré tout.
Ouf !